une vitrine, deux mois, trois fois rien..
Vers un design libre
Christophe André
déc.- janv. 2010-2011

Conférence sur le design libre lors de l’évènement «communautés et réseaux à l’oeuvre» à antigone, 2010


Je m'appelle Christophe ANDRE et je suis « designer militant ». J'ai une double formation : je possède un diplôme d'ingénieur ainsi qu'un diplôme national supérieur d'études plastiques (DNSEP). Je vais lors de cette conférence vous expliquer comment j'en suis venu à quitter le monde de l'industrie pour développer d'autres modes de production.  

De l’obsolescence programmée
à la « contre ergonomie »

Nous baignons dans une société fondée sur la consommation et, pour alimenter ce système, les objets sont conçus selon le principe de l'obsolescence programmée [1]. Celui-ci consiste à fabriquer des objets dont nous connaissons de façon précise la date de péremption. De cette façon, on peut réduire la durée de vie des objets afin de pousser l'utilisateur à l'achat d'un nouvel objet plus rapidement. (L'expression obsolescence programmée est apparue en 1932 aux Etats Unis et elle a pris son essor au milieu des années 1950) Ce type de raisonnement est souvent enseigné de manière diffuse. Les étudiants travaillent sur des projets techniques et sont déresponsabilisés par rapport à ces questions politiques qui ne sont jamais abordées. Dans mon cursus, j'avais une matière intitulée « analyse de la valeur » qui nous apprenait à concevoir des objets tout en maîtrisant leur durée de vie. Par exemple, il nous était proposé comme exercice de concevoir une lampe de chevet et, dans le cahier des charges de celle-ci, il était stipulé que si l'utilisateur voulait changer l'abat-jour, la douille qui le maintenait devait se casser lors de la manipulation pour forcer l'utilisateur à changer l'ensemble. Un autre exercice, proposé cette fois par un industriel, consistait à concevoir une fraise de dentiste à usage unique. Le fabricant commercialisait déjà une fraise qui était vendue pour dix utilisations mais celui-ci s'était aperçu que l'utilisateur prolongeait la durée de vie de la fraise car celle-ci était assez résistante pour un nombre plus important d'utilisations. Dans le cahier des charges de la nouvelle fraise à usage unique, il était stipulé que la fraise ne devait être utilisable qu'une seule fois. Parmi les solutions développées par les étudiants, il y en avait une qui consistait à fabriquer le manche de la fraise, qui va être inséré dans le mandrin de la perceuse du dentiste, avec un matériau à mémoire de forme. Celui-ci va être droit à température ambiante et va se courber lorsqu'on le chauffe et va garder cette forme après refroidissement. Or, après chaque consultation, le dentiste va stériliser ces instruments par une élévation de température qui va faire courber le manche de la fraise et la rendre inutilisable.
Mon diplôme d'ingénieur obtenu, j'ai décidé de faire une thèse en partenariat avec un industriel, pensant qu'on pouvait changer les choses de l'intérieur. Au bout d'un an, j'ai abandonné et, du fait que j'avais toujours eu une pratique artistique par ailleurs, j'ai décidé d'intégrer une école d'art car le monde de l'art me semblait moins sclérosé et plus propice aux expérimentations menées dans optique de transformation éventuelle de la société.

Une de mes premières réalisations lors de mon arrivée à l'école d'art de Grenoble a été le projet de « contre ergonomie ». Celui-ci pousse à son paroxysme le concept d'obsolescence programmée. Il consiste à concevoir des objets qui ont une durée de vie inférieure à leur temps d'utilisation, forçant ainsi l'utilisateur à changer de comportement. J'ai conçu des verres qui se vident de leur contenu au bout de quelques minutes. Ce sont des flûtes à champagne en plastique percées d'un trou rebouché ensuite avec de la colle alimentaire. Lorsqu'on verse un liquide à l'intérieur de ces verres, la colle alimentaire se dissout dans le liquide et au bout de quelques minutes le verre se met à fuir. J'ai activé plusieurs fois cette opération de sabotage dans des vernissages.

Ce travail artistique nous questionne sur la finalité des méthodes de conception quand celles-ci sont développées dans le seul but d’alimenter la société de consommation. Dans les années 1970, Ivan Illich [2] mettait déjà en garde contre ce système et soulignait la limite de la croissance. D’après lui, le mode de production des objets a atteint un « seuil contre-productif »; le recours croissant aux marchandises - ce qui est produit par d’autres - ne permet plus de satisfaire les besoins, mais engendre une demande encore plus grande de marchandises. Il y a inversion du sens, exactement comme dans un système écologique, lorsqu’un apport excessif de matières organiques détruit la flore aquatique au lieu de la nourrir. Vient un moment où la marchandise n’est plus une réponse à un besoin mais la base d’une nouvelle demande dans une sorte de course sans fin dans laquelle la marchandise appelle davantage encore de marchandises. Illich attache une grande importance à cette notion de seuil, ce point de basculement où, de moyen au service d’un projet, la marchandise devient un obstacle qui empêche l’homme d’être l’artisan de son devenir : « plus n’est pas synonyme de mieux » ; vient un moment où la marchandise, d’objet de libération devient objet d’aliénation. Alors, le modèle de production devient contre-productif : de ce fait, lorsqu’on met bout à bout le temps passé à gagner de quoi acheter une voiture et les charges qu’elle entraîne pour l’entretenir et la faire rouler, et que l’on compare ce temps au nombre de kilomètres parcourus, on arrive à une moyenne de… 6 km/h. Pas plus vite que la marche à pied, et moins que le vélo, qui sont deux modes de transport autonomes. La technique hétéronome accroît les déplacements, mais réduit la vitesse.

De la « contre ergonomie » à l’autoproduction
En prenant de la distance par rapport à ce projet de contre ergonomie dont je viens de vous parler, j'ai constaté que ce type d'action manquait de positivité et j'avais envie d'avoir une action militante qui ne se limite pas à dénoncer ces mécanismes mais qui propose aussi d'autres systèmes. Je me suis alors interrogé sur le type de conception des objets que j'aimerais avoir dans la société. Un des points qui me dérange le plus dans le rapport aux objets que l'on entretient, c'est l'abstraction que l'on a par rapport aux objets qui nous entourent. Par abstraction, j'entends le fait que la plupart du temps on ne sait pas par qui et dans quelles conditions sont réalisés les objets, avec quel type de matériau, à quel endroit ils sont réalisés et comment ils fonctionnent. Comme dirait François Brune, « tout est fait pour que chez le consommateur l’acte d’achat soit déconnecté de ses réelles conséquences humaines, environnementales et sociales. Pour jouir et gaspiller sans honte, il faut cacher les véritables coûts humains des produits, les lieux et modes de production, les impacts sociaux, etc ».

Pour lever cette abstraction, j'ai décidé de fabriquer les objets dont j'ai besoin plutôt que de les acheter. J'ai ainsi réalisé mon mobilier (table, bureau, canapé, console...). Je me suis inscrit à un cours de poterie pour réaliser en céramique mes ustensiles de cuisine (plat à tarte, moule à gâteau, saladier, pot à eau...). J'ai appris à forger, ce qui m'a permis de réaliser mes outils de jardin. J'ai aussi fabriqué des objets en lien avec des préoccupations énergétiques: une « marmite norvégienne », un cuiseur solaire (en collaboration avec Gabrielle Boulanger), une éolienne...

D'autres artistes travaillent sur ce type de production en lien direct avec leur vie quotidienne comme le collectif d'artistes danois N55. Ils ont par exemple développé un module d'habitation flottant, un jardin citadin, une table, une chaise, un lance rocket permettant d’augmenter la biodiversité... (Pour chaque objet un manuel permettant de le réaliser est rédigé et l'on peut télécharger ces fiches techniques sur leur site internet.)

Production autonome, production hétéronome : un équilibre à atteindre
Ce genre d'expérience est beaucoup plus riche qu'on peut le croire dans le sens où le fait de créer au lieu d'acheter permet d'acquérir des compétences dans divers domaines. C'est aussi un moyen de rétablir un équilibre entre la production intégrée (ou hétéronome) et ce que Ivan Illich appelle la production vernaculaire (ou autonome). La production autonome est celle qui permet à chacun de produire d'une manière très souple à partir de ressources locales et de moyens techniques locaux en vue de satisfaire ses propres besoins et ceux d'un groupe social relativement restreint (une communauté, un village, une région). Ce mode de production qui était dominant avant la révolution industrielle tend à disparaître au profit de la production intégrée. Cette production qu'André Gorz appelle hétéronome demande des moyens techniques, donc des capitaux importants, ainsi qu'une main-d'œuvre importante soumise à une division du travail poussée réduisant les savoir-faire et enlevant au travailleur toute l'autonomie que l'artisan d'antan pouvait avoir. De plus, la spécialisation et l'interconnexion des entreprises ont fini par rendre interdépendantes toutes les activités de production de la planète, si bien qu'un évènement qui se produit n'importe où peut avoir des conséquences sur la possibilité de travail ou de consommation de personnes a priori non concernées. Pour illustrer la différence qu'il y a entre ces deux modes de production, on peut comparer la flexibilité d'une fraiseuse qui pourra usiner une grande variété de pièces comparé à une machine spéciale qui est conçue pour un seul type d'opération. Ils n'y a pas d'opposition entre le mode de production hétéronome et le mode de production autonome mais une complémentarité. Le problème auquel on doit faire face actuellement, c'est qu'on a privilégié la production hétéronome au détriment des activités vernaculaires. On n'a pas seulement privilégié un modèle de production mais on a par la même occasion privilégié un modèle politique car la technique n'est pas neutre, elle façonne le monde, elle est un prolongement du politique. Jacque Ellull disait que la technique mène le monde bien plus que la politique et l'économie.

La technique : un prolongement du politique
Pour comprendre cette non neutralité des techniques, il faut remonter au début de la révolution industrielle dans les années 1811, 1812 en Angleterre lorsque les Luddites se sont révoltés face à la montée de la production industrielle. Les artisans de la filière du travail de la laine et du coton se sont révoltés et ils allaient, la nuit, briser les machines dans les usines. Les Luddites ne se battaient pas contre la technique mais pour préserver l'autonomie et la liberté qu'ils avaient pour organiser leur vie. Ils étaient pour que les machines soient au service de l'homme et non le contraire. C'est Kirkpatrick Sale dans son ouvrage sur les Luddites [3] qui nous dit que « Les technologies ne sont jamais neutres et certaines sont nuisibles ». Les Luddites ne se sont pas opposés à toutes les machines, mais à toutes les « machines préjudiciables à la communauté », comme le dit une lettre de mars 1812, c'est-à-dire des machines que leur communauté désapprouvait, sur lesquelles elle n'avait aucun contrôle et dont l'usage était préjudiciable à ses intérêts, qu'elle consiste en un groupe d'ouvriers ou en un groupe de familles, de voisins et de citoyens. En d'autres termes, il s'agissait de machines produites uniquement en fonction de critères économiques et au bénéfice d'un très petit nombre de personnes, tandis que leurs divers effets sur la société, l'environnement et la culture n'étaient pas considérés comme pertinents.  »

Les Luddites considèraient que la technique n'est pas neutre et qu'elle est le lieu de pouvoir. Il y a eu un processus de neutralisation de la technique qui a débuté au 19 ème siècle. Au début de l'industrialisation, le consensus sur le progrès technologique n'existait pas. C'est une construction sociale et politique.
Nous ne pouvons pas nous opposer à la technique par contre nous pouvons proposer d'autres trajectoires possibles. Actuellement, la trajectoire consiste à faire disparaître le corps pour que l'homme devienne un pur cerveau, c'est le mythe de la dématérialisation [4].

Un exemple plus contemporain qui illustre cette non neutralité des techniques c'est l'expérience d'autogestion à Lip en 1973 qui a été possible car les ouvriers travaillaient sur des machines à commande manuelle et étaient détanteurs d'un savoir faire. Cela ne serait plus autant facile dans une usine équipée de machine à commande numérique où les ouvriers sont de simples opérateurs et où les compétences nécessaires au bon fonctionnement de l'entreprise sont détenues par les cadres.

Du consommateur au prosommateur
A travers ma pratique, artistique je tente de rétablir entre la production autonome et la production hétéronome. J'essaie de replacer le design en temps que design d'auteur comme William Morris l'entendait, en privilégiant le travail à taille humaine et les savoir-faire [5]. C'est un design du côté de la réalisation et qui considère le citoyen comme un travailleur plutôt que comme un client. Mais cela va encore plus loin du fait que j'abolis la frontière entre le consommateur et le producteur (Ces deux rôles sont ce que l'économie sépare, en les recomposant par l'intermédiaire de l'argent). Le citoyen devient un « prosommateur », c'est-à-dire un individu qui prend part à ce qu'il va consommer. C'est le cas lorsque nous sommes à la fois producteur et consommateur d'un service ou d'un objet, par exemple lorsque nous participons à la préparation d'un plat que nous allons déguster à plusieurs : il ne paraît alors plus nécessaire de valoriser ce service sous forme monétaire. La production de situations collectives qui rendent possible une participation des personnes à des activités dont elles bénéficient également constitue alors une tentative de sortie de l'économie. Cette attitude de prosommateur nous sort de notre attitude passive de consommateur, elle nous pousse à nous réapproprier les savoirs, les techniques pour devenir des acteurs responsables de l'univers que nous façonnons. Le prosommateur est une personne qui s'inscrit dans une dynamique de réappropriation des savoirs et des techniques, d'une reconquête de sa propre autonomie. Au travers de la notion de réappropriation, il s'agit de défendre la nécessité et la capacité des individus de se rendre maîtres des « conditions matérielles de notre existence par la mise en œuvre de moyens de productions à notre portée », ce qui constitue « un moyen de commencer de se sauver de la société industrielle »[6]. « Une réappropriation devrait avoir d'abord cette dimension politique : son but est la maîtrise des hommes sur leurs propres activités et créations, la domination de la société sur sa technique et son économie. Car chacun doit devenir maître des machines et des choses, de l'ensemble des créations humaines afin de les mettre au service du développement de la vie et non en subir l'évolution, courir derrière leur renouvellement incessant, être asservi à leur fonctionnement" [7]

C est important de noter que les évolutions techniques ont été appliquées principalement pour développer la branche de la production intégrée alors qu'elle aurait pu aussi participer au développement de la production autonome.
Ingmar GRANSTEDT propose dans son ouvrage « Du chômage à l'autonomie conviviale » [8] de rétablir l'équilibre entre la production autonome et la production hétéronome en réduisant notre temps de travail pour l'utiliser à des activités d'autoproduction. Et ainsi démanteler petit à petit l'industrie en se réappropriant les techniques et les savoir-faire. Il propose pour cela différents angles d'attaque des filières : le premier cas consiste à "commencer par la fin et remonter, stade de fabrication par stade de fabrication, jusqu'aux matières premières." Ou alors on peut "commencer par le stade des matières premières et descendre progressivement la filière jusqu'au produit final." Et enfin on peut aussi "partir de la réparation et de la fabrication de pièces détachées pour dissoudre la filière "latéralement"."

Un nouveau modèle sociétal basé sur l’entraide, la diffusion des savoirs et l’autoproduction
En restant dans cette optique, imaginons une société qui ne soit pas basée exclusivement sur la consommation d’objets mais sur l’autoproduction. Plusieurs communautés coexisteraient et, au sein de chacune d’elles, les membres pourraient fabriquer leurs propres objets dans des ateliers collectifs mis à leur disposition. Ce type d’organisation remet en question la division du travail en confondant le concepteur et l’utilisateur. Chaque communauté pourrait avoir une production spécifique qu’elle pourrait échanger tant que ces échanges ne remettraient pas en cause l’autonomie de la communauté. Cette condition serait remplie si l’on mettait en commun ce que l’on pourrait appeler le «code source» de l’objet. Ce concept fait référence au logiciel libre qui est fourni avec son «code source», c’est-à-dire le programme du logiciel, donnant ainsi le droit à toute personne de le compiler, de le modifier, de le copier et de le diffuser. Au logiciel libre, on oppose le logiciel propriétaire dont les sources sont cachées ou ne peuvent être modifiées sans l’accord du propriétaire. Dans le cadre de la production d’objet, le «code source» donnerait accès aux choix de conception, aux plans et aux méthodes de production et serait diffusé dans l’économie des connaissances. Ainsi, les défauts d’un objet pourraient être vus comme des ressources pour d’éventuelles améliorations, contrairement au modèle marchand qui met en avant seulement les qualités des objets. Ce type d’économie permettrait la re-sociabilisation des objets par la levée de leur abstraction.
Ainsi lors de la réalisation de mes objets, j'ai réalisé une documentation. Celle-ci est composée de la phase de conception dans laquelle j'ai donné les choix de conception et expliqué pourquoi j'avais écarté certaines pistes. La phase de conception qui se termine par les plans détaillés de l'objet est suivie par la phase de réalisation dans laquelle je révèle les choix techniques de réalisation ainsi que les différents matériaux utilisés. La réalisation est documentée grâce à une série de photos prises lors de la construction. Vient enfin une phase d'optimisation où je mets en avant autant les avantages que les inconvénients de l'objet. En effet, contrairement au modèle marchand où l'on va cacher les erreurs, les ratages, on va ici dévoiler ces problèmes car ceux-ci deviennent des ressources pour d'éventuelles améliorations. En dévoilant ces problèmes, en les diffusant dans l'économie des connaissances, on pourra avoir des retours suggérant des pistes de résolution.

J'ai soumis les différents articles que j'ai écrits à la rédaction du magazine « Système D » [9]. Ce magazine a été créé en 1924 et, à l'époque, c'était plus qu'un magazine, c'était une communauté. En plus de publier chaque mois les réalisations des lecteurs, il servait aussi de moyen de communication. En effet, les lecteurs pouvaient faire passer des annonces dans la publication pour demander de l'aide afin de réaliser leur projet. Dans chaque ville, des ateliers « Système D » se créaient, les membres de l'atelier  y fabriquaient leur propre outillage. Aujourd'hui cet esprit communautaire a disparu mais il y a toujours un espace réservé aux réalisations des lecteurs que j'ai décidé d'utiliser. Le magazine organise tous les mois un concours et prime les 50 meilleurs articles. Ce magazine constitue pour moi à la fois un espace de monstration et un moyen de rémunération. J'ai présenté trois articles, un sur le cuiseur solaire, un sur la marmite novégienne et un sur mon mobilier. Ils ont tous été primés et pour l'instant seul l'article sur le cuiseur solaire a été publié. L'article que j'ai écrit sur le cuiseur solaire a été modifié pour sa publication. Seule la partie réalisation de l'objet a été gardée et ils ont fait une sorte de recette de cuisine permettant de construire l'objet. Cette expérience m'incite à diffuser moi-même les articles afin de maîtriser leur contenu.

Le modèle des logiciels libres appliqué à la production des objets
Je vais maintenant vous présenter quelques projets de « design libre ». Cette liste n'est pas exhaustive, il y a bien sur beaucoup d'autres projets qui mettent en accès libre les connaissances développées.
Superflex est un collectif d'artistes danois qui travaillent principalement sur des questions de propriété intellectuelle. Ils ont notamment développé une bière « libre », c'est-à-dire une bière dont la recette est diffusée gratuitement. On incite les consommateurs à s'emparer de cette recette, à la modifier et à la partager avec à la communauté. La recette est donc largement diffusée gratuitement. Par contre, la bière est vendue car brasser de la bière à un coût. Cette recette a été reprise un peu partout dans le monde et on peut la trouver à Copenhague (dans Copy shop, le magasin de Superflex), en Afghanistan, en Pologne, au Brésil...

« Bricolabs est un autre exemple de collectif qui développe des objets en open source. Ils travaillent sur la re-production, le recyclage et la ré-orientation des infrastructures existantes dans l’idée de développer de nouvelles formes d’échange des savoirs entre les artistes, les ingénieurs, les chercheurs et les penseurs, ainsi que de nouveaux modèles d’innovation et d’économie dans l’ensemble de la société. » [10] Ils développent en ce moment un projet de machine à laver en open source. Ils ont notamment animé un workshop à l'école d'art d'Aix-en-Provence qui a donné lieu à la réalisation de plusieurs prototypes. Ils y ont réalisé une machine à laver avec un haut-parleur qui va faire vibrer le linge. Un autre prototype est constitué d'un tambour réalisé avec deux roues de vélo et des bambous assemblés avec des  chambres à air. Ce tambour est actionné en rotation par un moteur électrique alimenté par un panneau solaire.
Bricophone est un autre projet de bricolabs qui a pour but de créer un réseau de téléphonie libre. Le Bricophone est un système de communication portable indépendant à très bas coût et en ressources libres fonctionnant en réseau maillé. Il se fabrique assez facilement avec des composants ou des kits assez faciles à trouver. Il est destiné uniquement à des petites communautés et ne se connecte pas aux réseaux de téléphonie sans fil. Il est actuellement développé sur une plateforme de travail collaborative accessible sur internet sous la forme d'un wiki.

Il existe d'autres projets de conception en open source comme la plateforme de travail commune « Surréaliste » qui se consacrait à l'étude de problématiques en lien avec l'autonomie. Elle fonctionnait sur une organisation proche du logiciel libre, les problématiques qui y étaient énoncées étaient enrichies par la contribution des internautes qui désirent participer à ces projets.
Le site internet « openfarmtech.org » regroupe des projets partagés en open source sur des questions écologiques. Chaque personne peut déposer son projet et collaborer avec d'autres personnes pour le développer. Aux Etats-Unis, un village est construit selon ce principe sur un site expérimental. Bâtiments bioclimatiques, machine à fabriquer des briques de terre, tracteur y sont fabriqués pour répondre aux besoins tout en maitrisant la technique. La conception des machines est robuste et permet leur maintenance, prolongeant ainsi leur durée de vie.

« Usinette » est un projet basé sur l'entraide qui fonctionne sur le modèle du hackerspace : on aide ceux qui le souhaitent à ouvrir leur propre « usinette ». C'est un lieu de fabrication (on y trouve tous les outils nécessaires), de diffusion des savoirs et de transdisciplinarité. On y fabrique ses propres outils comme les « repraps » qui sont des machines de prototypage rapide permettant de réaliser des pièces en plastique. Les fichiers numériques des objets ainsi réalisés sont ensuite enregistrés dans une banque de données sur le site « Thingiverse.com » pour que d'autres personnes, possédant une « reprap », puissent les réaliser. Le projet « usinette » s'inscrit dans la dynamique des « fab lab » : ces ateliers équipés de machine à commande numérique permettent aux amateurs et aux industriels de fabriquer des prototypes. Cependant, le projet « usinette » se distingue des « fab lab » par son caractère non marchand.
Le projet « oscar » est un projet de conception collaboratif d'une voiture en open source.

Une pédagogie qui nous rend acteur de notre devenir
Je reviens maintenant aux projets que j'ai développés. Comme nous avons pu le constater, il est important de diffuser les connaissances acquises pour que la communauté puisse en profiter. Les publications dans des revues ou sur des sites internet sont des moyens efficaces mais elles ne peuvent pas remplacer la richesse d'un échange lors d'une rencontre. C'est pourquoi, je donne des conférences sur ma pratique et je mène des ateliers de bricolage sur des questions écologiques à l'occasion notamment de festivals de vulgarisation scientifique comme « remue méninge » [11].
 « Remue méninges » est un festival de vulgarisation scientifique pour les enfants. Il est organisé chaque année par l'association « enjeux pionniers de France ». Sur une durée d'une semaine, des écoliers ainsi que des collégiens viennent participer aux ateliers qui y sont proposés. C'est l'occasion pour des enfants d'appréhender les sciences d'une manière plus ludique. L'association « entropie » a déjà participé à quatre éditions de ce festival.
Pour le festival Remue Méninges 2008 « Sciences et Environnement » qui a eu lieu à Pont-de-Claix fin mai 2008, Gabrielle Boulanger et moi même avons animé un atelier traitant de l’exploitation de l’énergie du vent. Nous avons travaillé avec les enfants sur les moyens d’autoproduction d’outils autonomisants. Cet évènement a été pour nous l’occasion de conscientiser ces individus à l’exploitation possible de l’énergie présente dans leur environnement, en les impliquant au sein d'un projet de sculpture éolienne lumineuse.

Ce projet à visée à la fois artistique et pédagogique permet de sortir du gadget de sensibilisation pour construire concrètement un élément d'une installation plastique. L'aide des enfants a été suscitée pour réaliser des mini-éoliennes Savonius alimentant chacune une led lumineuse. De conception très simple, cette éolienne permet de comprendre comment on peut arriver à capter l’énergie du vent et à la transformer en énergie électrique. « La lumière du vent » permet aussi d'appréhender un projet artistique basé sur la poétique d'un endroit et la révélation de ses éléments, ici les forces du vent dévoilées par la présence de la sculpture et de la composition lumineuse générée.
En 2009, lors du festival « remue méninges » intitulé entre ciel et terre, l'association entropie a développé un atelier portant sur l'architecture bioclimatique : AAA (Agence d'Architecture Autogérée). L'architecture bioclimatique est une sous-discipline de l'architecture qui recherche un équilibre entre la construction de l'habitat, son milieu (climat, environnement...) et les modes et rythmes de vie des habitants. L'architecture bioclimatique permet de réduire les besoins énergétiques, de maintenir des températures agréables, de contrôler l'humidité et de favoriser l'éclairage naturel. L'objectif de l'AAA est de conscientiser les individus à l'exploitation possible de l'énergie présente dans leur environnement, en les impliquant au sein d'un atelier d'architecture.

Pour ce faire, j'ai animé avec Adèle Péron, un atelier qui s'est déroulé fin mars 2009 à Échirolles. Après avoir énoncé les bases de la conception d'un bâtiment bioclimatique, les enfants ont été invités à concevoir et à construire la maquette d'une maison. Celle-ci devait être adaptée au milieu dans lequel ils avaient décidé d'implanter leur maison.
Lors de cet atelier, nous nous sommes rendu compte de la difficulté qu'ont les enfants à appréhender un espace qui n'est pas à leur échelle. D'où l'idée de concevoir pour le festival « remue méninges 2010 », un jeu de construction  d'architecture à l'échelle d'un enfant. Ce jeu à l'échelle des enfants leur permet de construire un espace dans lequel ils vont pouvoir évoluer. Ce jeu est constitué de différents éléments modulaires permettant de construire une maison. Il permet d’aborder les bases de la construction à « ossature bois » qui est une technique de construction écologique. J'ai animé avec
Alice Guerraz cet atelier dans ce festival qui s'est déroulé début avril 2010 à Echirolles. Chaque séance débutait par un inventaire des différents matériaux utilisables pour construire un bâtiment suivi d'une classification de ces derniers selon leur caractère énergivore et isolant. Chaque groupe d'enfants a ensuite construit un pan de mur d'une maison à ossature bois rempli de bottes de paille et enduit en terre. Lorsque les quatre pans de mur ont été réalisés au sol, ils sont levés et assemblés par le dernier groupe d'enfants. La maison est ensuite orientée à l'aide d'une boussole pour profiter des apports solaires et ainsi avoir un habitat « passif ».

Les participations au festival « remue méninge » ont constitué de bonnes occasions pour tester la validité pédagogique de ces ateliers et toucher un large public d'enfants, cependant ils restent ponctuels et d'une durée assez courte.
Les membres de l'association ont maintenant le désir d'activer ces ateliers sur une durée plus longue pour approfondir ces questionnements liés à l'écologie et à la ré-appropriation des techniques. Pour l'année scolaire 2010-2011, nous proposons tous les mercredis des ateliers de bricolage pour les enfants de 7 à 12 ans. Les enfants par groupe de six viendront deux heures par semaine réaliser des objets en lien avec l'écologie et l'autonomie énergétique. La pédagogie, apporte une grande importance au développement de l'autonomie de l'enfant pour qu'il puisse devenir un acteur responsable capable de façonner son environnement. Les ateliers dépassent la simple sensibilisation pour aller vers une profonde « conscientisation » en impliquant les enfants dans des projets concrets comme la réalisation d'un composteur, d'un cuiseur solaire ou d'une éolienne…

Je mène aussi ce travail de transmission des savoirs et de « conscientisation » auprès d'adultes, notamment des anciennes personnes sans abri logées à « La place ». « La place » est un lieu qui accueille les personnes en errance avec leurs animaux de compagnie, voire leur addiction et pour une durée indéterminée. Ce site est situé sur une ancienne friche industrielle, rue des Alliés à Grenoble. Avant d'accueillir l'association le « Relais Ozanam », cette friche a servi de base à la manifestation « Recyclage et urbanité », évènement de la seconde « biennale de l’habitat durable de Grenoble » en 2008. Lors de cette manifestation, on pouvait découvrir « mobil box » un module d'habitation mobile qui a constitué une base de vie permettant d’accueillir des temps de réunions, de repas, de détente et de concert, d’octobre 2007 à juin 2008. Après cette manifestation, l'association Esca qui a conçu et réalisé ce module d'habitation a décidé de le prêter à l'association le « Relais Ozanam » pour qu'il devienne la salle commune des hébergés. Un chantier participatif a été mis en place avec les résidents pour terminer les travaux d'habilitation des conteneurs maritimes (isolation, électricité, plomberie...). L'utilisation de ce module d'habitation par le « Relais Ozanam » a été motivée par le fait que celle-ci occupe des terrains prêtés par la mairie pour une durée maximale de cinq ans. Ces locaux sont donc amenés à être déplacés au gré des évolutions foncières, d'où l'intérêt tout particulier d'acquérir un habitat mobile et autonome en énergie. C'est sur la production d'énergie que l'association « entropie » intervient en proposant un chantier participatif d'installation d'une éolienne « Benesh » ainsi que de panneaux solaires photovoltaïques.,

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C.A, Juillet 2010
Association entropie
entropie.asso@yahoo.fr

[1] Giles Sale,
Made to Break: Technology and Obsolescence in America, Harvard University Press Edition, 2006
[2] Ivan Illich,
La convivialité, Editions du Seuil, 1973
[3] Kirkpatrick Sale,
La révolte Ludite, Briseurs de machines à l'ère de l'industrialisation, Éditions L'échappée, 2006 p.288
[4] François Jarrige
Face au monstre mécanique, une histoire des résistances à la technique, Éditions imho collection Radicaux Libres, 2009
[5] William Morris,
L’âge de l’ersatz et autres textes contre la civilisation moderne, Éditions de l’encyclopédie des nuisances
[6] Bertrand Louart,
p. 47, Quelques éléments d’une critique de la société industrielle suivi d’une Introduction à la réappropriation…, 2003, 48 p
[7] ibid.p. 24
[8] Igmar Granstedt,
Du chômage à l'autonomie conviviale, Éditions A pus d'un titre, Collection La ligne d'horizon, 2007
[9] Système n°750 juillet 2010, article un cuiseur solaire de 300 W
[10] Bricolabs, http://www.pixelache.ac/2007/democracy-diy/ateliers-2007/bricolabs/
[11] « Remue méninges » est un festival de vulgarisation scientifique organisé par l'association « enjeu Les pionniers de France »