une vitrine, deux mois, trois fois rien..
"Sans titre "
João Garcia & Pascal Sémur
sept.- oct. 2010

Positionnement

Position Géographique (précis)
Le 34 rue de la sardinerie est situé au carrefour de deux rues dans un quartier populaire et commerçant de La Rochelle. Parallèle au port, il fait face à une rue d’école. Rythmée par les entrées et sorties des élèves, le reste du temps la rue est quasiment vide, perturbée par quelques touristes égarés, des passants pressés, et quelques autres trouvant là des bancs pour passer un moment. Physiquement, le 34 est un vieil immeuble en pierre avec, au rez-de-chaussée, une ancienne boutique convertie en agence de communication. 

Position la tête en bas (réflexion)
Le 34 est notre lieu de travail. Nous y produisons l’ensemble du temps une activité « normale » de travail. Nous souhaitons investir la vitrine dans une autre activité. L'espace dont nous disposons est composé de deux vitrines de 180 x 150 cm et de la porte vitrée. Trois espaces déjà habités par le nom et le logo de l’entreprise. Cette vitrine est la mince frontière qui sépare l’activité du travail de celle de la rue. Elle est l'intervalle dans lequel nous passons d'un statut à un autre. Deux espaces où nous sommes tour à tour acteur et spectateur. Choisir la vitrine comme lieu d'activité devient donc plateforme à nous interroger, mais aussi à interpeller visuellement les passants.
Position debout (action)
Découpage, impression, mesure, collage... Et puis deux phrases apposées sur la vitrine:
« Sommes-nous du bon coté ? », point de vue de l’espace travail.
« Allons-nous dans le bon sens ? », point de vue de la rue.
Le dispositif est triple jouant sur la transparence, sur la double interrogation et sur l’occupation de deux espaces.

Position assise (travail)
La vitrine est un écran entre nous et le dehors. Nous sommes les acteurs et meilleurs spectateurs de ce qui peut se produire. Que peut produire ce langage : regards amusés, incompréhension, ignorance, imperceptibles choses, rien..
Action artistique ou pas ! Peu importe ! C’est une activité au milieu des autres que nous produisons déjà toute la journée.
Les lieux de travail sont devenus peu à peu non plus des lieux sociaux de production humaine mais de simple endroit à produire du capital laissant de moins en moins de place à « l’agir humain ». Dans les années 70 certains groupes culturels, notamment dans le théâtre et les arts plastiques avaient développé des tentatives pour occuper aussi culturellement l’espace de travail. Cet espace a été déserté peu à peu par les artistes ou devenu seulement un prétexte - leur permettant parfois découler leur surproduction et qui sont partis se réfugier bien vite dans les lieux institutionnels plus confortables. Ils ont été bien plus prompt à théoriser dans les ateliers que d'assumer une friction avec le « réel ». 
 
Position de marche (passant)
Quasiment camouflée, la vitrine ressemble à toutes les autres. Il faut porter une attention particulière pour la remarquer. Ici la proposition est plutôt de l'ordre de "l'inframince" dans le fait qu'elle construit son intensité sur sa non-présence. La diffusion de message dans la sphère sociale provoque avant tout l’inattendu. Toute expérience pour surprendre le passant induit l’aléatoire de son état de réceptivité à un moment donné. Les espaces publics sont à nous et nous devons les re-investir sans attendre de résultat.

Position couchée (en embuscade)
Chaque phrase, chaque langage est suspect ! D'autant plus sur une vitrine commerciale. Comme nous devons nous réapproprier les espaces publics nous devons aussi nous réapproprier les mots. Pas d’affirmation ici mais des interrogations.
 
Position Transversal (à suivre)
Un numéro 0 facétieusement appelé « Grand Verre ». « Ce que c’est » et « ce que ce sera » n’est pas bien défini. Un, deux, trois fois rien. Restons indéterminés !
P. S.

La question double

Il s’agit d’une vitrine, d’une triple vitrine, qui donne sur une rue moyennement passante. Ce qui se passe à l’intérieur de cette vitrine n’est pas immédiatement identifiable, à part qu’il s’agit d’un lieu de travail. On ne sait pas quel est le métier des gens qui l’occupent et on hésite sur la nature publique ou privé des lieux. Malgré ces grandes vitres, l’invitation à rentrer n’est pas claire. Dans cette rue les gens passent, souvent pressés – elle mène à la gare – et, à cause de la faible largeur du trottoir, très proches de la vitrine. C’est une vitrine qui n’invite pas à rentrer. Une vitrine pour laquelle les passants n’ont pas le temps de la regarder. La distance non plus. Mais dans ce quartier, il est aussi question d’un autre genre de badauds, les touristes. Au début de la rue, un panneau indique l’office de tourisme. La vitrine donne sur une intersection de rues et, à cet endroit, il n’y a plus de panneaux. La tête en l’air, les gens doutent, regardent. La grande vitrine, entourée d’une devanture bleue en bois, arrête souvent leur regard. Ils hésitent. C’est sur cette vitrine que nous trouvons collés deux phrases, deux questions, écrites en grandes lettres blanches.

La première question semble naître de cet ensemble de circonstances : « Allons-nous dans le bon sens ? » En utilisant le « nous » dans la question, l’auteur se place en dehors de la question et prend le rôle lui aussi de l’interrogé. Ainsi assume-t-il la distance indispensable à l’autonomie de l’interrogation, fait nécessaire à son appropriation de la part du public. Et comme souvent ce public cherche son chemin, on peut y deviner un écho de ses propres doutes et, pourquoi pas, une ironie légèrement moqueuse. Pour ceux qui ne cherchent pas leur chemin, cette question engage une réaction autre, plus proche de la connotation politico-social du terme « sens » que de sa signification géographique. Il est donc prévisible que ce terme « sens », trop vaste, se démultiplie en d’autres termes plus concrets et proches du lecteur – vitesse, choix, attitude, relation, etc. Et là, la question autrefois vaste et ambiguë, se resserre, se concrétise, prend sa forme définitive dans la perception de chaque lecteur-passant. De ce point de vue, la problématique du sens est aussi bien individuelle que collective, et une bonne partie de la force de cette question est dans sa façon d’intérroger avec la même cohérence l’un et l’autre.

Une autre lecture possible : attribuer le doute aux seuls auteurs – les gens derrière la vitre. Et dans ce cas, les passants seraient touchés, par ricochet, d’un questionnement qui ne les concerne pas directement, de la même façon qu’un miroir ne donne pas à voir la même représentation de soi que, par exemple, le renvoi du regard de quelqu’un.

La question collée sur la porte d’entrée « Allons-nous dans le bon sens ? » paraît nous demander « Êtes-vous sûrs de vouloir entrée ? ». Ici, la question qui semble inviter à une pause réflexive, prend un rôle répulsif, une sorte d’avertissement.

Et ainsi de suite.
Partons de ce dernier paragraphe et de l’envie de rentrer, pour aborder la deuxième question : « Sommes-nous du bon côté ? ». Tout d’abord, il est essentiel de savoir que la phrase est collée à l’envers et qu’elle n’est correctement lisible que du côté de ceux qui posent la question, depuis l’intérieur. Pour les passants, il y aurait là, contrairement à la première question, un sens plus dirigé, plus fermé, dans le sens où le mot « nous » est tourné vers l’intérieur et qu’il concernerait moins les gens de l’extérieur. Mais la taille des caractères, sa visibilité, sa lisibilité, son voisinage avec la première question et le défi que représente la lecture d’une phrase à l’envers, fait que cette deuxième question soit elle aussi appropriée par les passants et autres flâneurs.
Et puis il y a le sens. Géographique celui-ci. Si la première question joue sur une ligne de passage parallèle à la vitrine, la deuxième questionne la vitrine de façon perpendiculaire. On alterne entre une perspective où l’on passe devant à une relation intérieur/extérieur, dehors/dedans. Ce qui équivaudrait à dire que ce « le grand verre, nº0 » part de la situation particulière de cette vitrine pour proposer deux interrogations universelles et fondamentales : où suis-je ? où vais-je ? Il est donc question de l’individu et de ses choix, ses attitudes, ses doutes, ses responsabilités proches et lointaines, sa disponibilité à ses propres interrogations aussi qu’à celles des autres. Mais aussi de l’organisation de l’individu en société, la politique, le travail et sa pertinence.

J. G.